LLes principales peintures murales
Les peintures murales de l’église N-D de Qannoubine n’ont sans doute rien de remarquable au plan purement artistique – leur auteur, un prêtre du nom de Boutros le Chypriote, semble d’ailleurs totalement inconnu dans son pays natal – elles présentent cependant certains caractères originaux, tant dans la composition que par le mélange de tradition orientale et d’inspiration occidentale.

Tout d’abord, pour pouvoir les interpréter correctement, deux remarques préliminaires s’imposent:
- Suite aux relations avec les croisés, la liturgie et l’art religieux maronites ont été fortement influencés par l’Eglise latine. Il ne faut donc pas s’étonner si les peintures de l’église de Qannoubine[1] s’écartent des canons de l’iconographie byzantine et puisent largement dans les traditions occidentales.
- Il faut avoir présent à l’esprit le contexte historique. A savoir les persécutions dont ont fait l’objet, de la part des mamelouks, puis des ottomans, les chrétiens, fidèles, moines et patriarches, pendant les quatre siècles de présence patriarcale en ces lieux. Le patriarche Douaihy, commanditaire de ces œuvres, en a lui-même largement souffert.
- Le couronnement de la Vierge
Comme celles de toutes les résidences patriarcales, l’église est dédiée à la Vierge, et la peinture principale qui se présente à nous, aussitôt ouverte la porte, nous montre le couronnement de Marie,[2] reine de l’univers visible et invisible. Le cosmos est représenté par le soleil, la lune et le ciel étoilé, le monde invisible, par les chérubins qui volent de part et d’autre.[3]

On remarque deux cercles. Traditionnellement, le cercle est le symbole de la divinité car il n’a ni commencement, ni fin. A la Terre, est normalement associé le chiffre 4 (les 4 points cardinaux), et donc le rectangle ou le carré. Ici, le cercle du bas est particulier, il est constitué d’un arc-en-ciel. Or, dans la Bible, l’arc-en-ciel apparaît après le déluge. Dieu promet de ne plus jamais détruire sa création par le déluge et pose l’arc-en-ciel comme signe et sceau de cette alliance (Gn 9: 12-17). Ainsi donc, la terre – et particulièrement le Liban symbolisé par les cèdres – est l’objet de la protection divine.
Une prière de la liturgie latine dit: « Fais que nous ayons part à la divinité de celui qui a pris notre humanité ». Marie, montée au Ciel, participe dès maintenant à la divinité de son Fils. C’est pourquoi, elle est à l’intersection des deux cercles, celui de la Terre et celui de la divinité.

Essayons d’isoler, en pensée, le personnage de la Vierge en oubliant tout le reste de la scène. Observons son attitude toute humilité et obéissance. Nous imaginons alors, face à elle, l’ange Gabriel, et nous croyons l’entendre lui répondre: « Je ne suis que la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole ». Du jour de l’Annonciation, jusqu’à son couronnement au Ciel, sa vie n’a été qu’un seul et long « Fiat »!

Le Père et le Fils tiennent la couronne qu’ils posent sur la tête de la Vierge. La représentation de Dieu le Père par un vieillard barbu est typiquement occidentale. Du Saint-Esprit, représenté par une colombe, émanent des rayons lumineux qui éclairent toute la scène. En dessous de la colombe, est écrite une phrase en karchouni[4]. Elle est tirée du Cantique des Cantiques: « Viens du Liban, ma fiancée » (Ct 4:8). L’auteur a ajouté: « et tu seras couronnée ». Ainsi, Le Saint-Esprit appelle Marie son épouse, à venir du Liban. Par ailleurs, le trône de la Vierge est constitué par la montagne des cèdres (reconnaissables aux fruits dirigés vers le haut), c-à-d le Liban!
Registre inférieur
L’Assomption de la Vierge a toujours été vénérée, en Orient comme en Occident, même si elle n’est un dogme que pour l’Eglise catholique, et ce, seulement depuis 1950. Cependant, en Orient, on ne représente que la mort de Marie, appelée Dormition. Traditionnellement, la Vierge, entourée des apôtres, est couchée sur un tombeau (qui ressemble, en fait, le plus souvent, à un lit). Eventuellement, des détails suggèrent une cérémonie funèbre: cierges, encensoirs… Surtout, derrière le tombeau, se tient le Christ venu emporter au Ciel l’âme de sa mère, représentée par un enfant emmailloté qu’il tient dans ses mains.

En Occident, par contre, on représente souvent l’Assomption de Marie, et éventuellement, son couronnement. La scène peut ne comporter qu’un seul registre: Marie montant au ciel, souvent portée par les anges. Mais parfois, sur Terre, des personnages divers – parmi lesquels, se trouve généralement, le commanditaire de l’œuvre – entourent un tombeau vide (parfois, des roses ont pris la place du corps de la Vierge). Ici, les patriarches ayant vécu à Qannoubine, rassemblés autour d’un autel célèbrent le triomphe de la Vierge.

Alors que la liste des patriarches depuis Yohanna Al Jaji, jusqu’à Stéphane Douayhi inclus, comprend quatorze noms, on en compte ici quinze. Ils portaient des numéros en caractères syriaques, la plupart sont effacés. Sont visibles les 1,2,3,4,5,7,9,14, correspondant respectivement à Yohanna Al Jagi, Yaqoub Al Hadathi, Youssef Al Hadathi, Semaan Al Hadathi, Moussa Al Akkari, SarKis Rizzi, Yohanna Makhlouf et Estrphan Al Douaihy. Le visage de ce dernier est d’ailleurs particulièrement bien conservé et parfaitement reconnaissable. Le quinzième est donc son successeur, Gabriel Blaouzawi. Or, celui-ci, qui succéda à Stéphane Douayhi en 1704, n’a régné qu’un an. On peut donc dater l’œuvre de 1705.

En arrière-plan, un crucifix est entouré de deux vases de fleurs et quatre bougeoirs allumés. Sur le panneau du fond de l’autel est peint un agneau couché, ou plus vraisemblablement une brebis, rappelant que Marie est » la brebis immaculée » mère de l’Agneau[5].
- La deisis
Il s’agit d’un thème souvent représenté dans les icônes. Le Christ tient dans la main gauche un livre, la droite bénissant. Il est entouré, à sa droite par sa mère et à sa gauche par St Jean-Baptiste qui intercèdent pour le salut des pécheurs (d’où le nom: « deisis » signifie « intercession »). Plusieurs variantes sont possibles: Christ debout ou assis, livre ouvert ou fermé.
Parfois – et c’est le cas dans l’abside de plusieurs églises libanaises – au Christ représenté en majesté (Pantocrator) sont ajoutés des éléments tirés des visions apocalyptiques d’Isaïe, Ezéchiel ou Jean. On parle alors de « deisis-vision ».
- Description

Au centre, le Christ trône en majesté. Il est vêtu d’un manteau pourpre sur une robe bleu foncé. Sa tête est coiffée d’une tiare à triple couronne. Sa main droite bénit tandis que la gauche tient un livre fermé de 7 sceaux. Un nimbe circulaire auréole sa tête et une mandorle couvre tout le fond. A ses pieds sur un autel, un agneau prêt à être immolé. L’ensemble est cerclé d’un arc-en-ciel. De part et d’autre du trône, sont représentés les quatre « vivants » ailés aux visages d’aigle, de lion, de taureau et d’homme dont la tradition, depuis saint Irénée, fera le symbole des quatre évangélistes, des séraphins aux six ailes et des chérubins. Du côté droit est écrit en karchouni: « Gloire à Dieu », et en face, « dans les hauteurs »


A la droite et à la gauche du Christ, se tiennent, debout et de trois-quarts, le regard tourné vers l’église, respectivement, la Ste Vierge et St Etienne. Marie, vêtue de rouge a une main tournée vers le haut en attitude de supplication, l’autre désigne l’agneau. St Etienne, porte la dalmatique et l’étole en sautoir. Sa main gauche est levée en attitude d’orant, tandis que la droite tient la palme du martyre.
Sous les deux personnages, des inscriptions en karchouni et en latin portent: « Ste Marie / St Etienne priez pour nous »
Enfin, sous tout l’ensemble, est écrite une phrase en karchouni, en partie effacée. qui pose un petit problème.


On la traduit ordinairement:
« Cette église (dédiée à) la mère du Salut, fut achevée en (effacé) et deux ». Comme ces peintures ont été commandées par le patriarche Stéphane Douayhi, lequel est mort en 1704, il est raisonnable de compléter: « en mille sept cent et deux ».
Un problème vient du mot traduit par « achevée« . En fait, l’inscription porte « takallasat » (« enduite de chaux ») et non « takhallasat » (« achevée »). En alphabet syriaque, le « K » et le « Kh » sont transcrits par le même signe, le « Koph ». Sauf qu’ici, on a placé au-dessus un point diacritique que l’on retrouve dans le « K » de « kanissat », tandis que le « Kh » de « khalas » est distingué par un point en dessous.
De quelque façon qu’on la traduise, l’inscription demeure inexacte. En réalité, ni l’église, ni les peintures – comme nous l’avons vu plus haut – n’ont été achevées en 1702!
- interprétation

Il s’agit ici d’une deisis-vision, mais qui présente plusieurs particularités. On y trouve les éléments habituels: les quatre « vivants » ailés aux visages d’aigle, de lion, de taureau et d’homme (Ez 1: 10; Ap 4: 6), des séraphins aux six ailes (Is 6: 2) et des chérubins (Ez 10).
L’arc-en-ciel qui entoure le trône (Ez 1: 28; Ap 4: 2) se rencontre parfois, mais ce qui est plus inhabituel est la présence de l’agneau « comme immolé » (Ap 5: 6), ainsi que le livre aux sept sceaux (Ap 5: 1) que le Christ tient dans sa main gauche au lieu de l’évangile.
L’allusion à l’apocalypse est donc très claire. Le livre scellé que seul l’agneau est digne d’ouvrir (Ap 5: 1-7) est celui du jugement dernier.
- La tiare pontificale
Il s’agit, à l’évidence d’un élément occidental, puisqu’elle est l’attribut des pontifes romains. En général, on considère que le trirègne symbolise le triple pouvoir du pape: spirituel, temporel et juridique, mais d’autres explications sont avancées, notamment les titres de » Père des rois », « Régent du monde » et « Vicaire du Christ« .
- St Etienne
Il est ici représenté vêtu de la dalmatique latine, sans les attributs classiques du diacre en Orient: la pyxide et l’encensoir. Il tient dans la main droite la palme, symbole occidental du martyre, au lieu de la croix habituelle dans l’iconographie orientale. En tant que premier martyr, sa présence dans une deisis n’a rien de surprenant. Mais, ici, il a pris la place du Précurseur, l’intercesseur traditionnel. Le fait qu’il est le saint patron du patriarche Stéphane Douayhi ne paraît pas suffire à justifier cette substitution.
La composition de cette peinture est fortement axée sur l’apocalypse. Or, si la Révélation de St Jean est remplie d’événements terrifiants, il s’agit, en fait du jugement du monde qui aboutit au triomphe du Christ. Aussi le message ne vise pas à faire peur, mais bien au contraire à rassurer les chrétiens alors cruellement persécutés.
Stéphane Douayhi vivait à une époque où les maronites étaient eux aussi objet de persécutions continuelles. Lui-même a dû, à maintes reprises, se cacher ou s’enfuir au loin. N’est-il pas permis de penser que le patriarche a voulu donner à ses fidèles souffrants ce message d’espérance: « N’ayez pas peur: à la fin, c’est le Christ qui triomphera, et tous ceux qui ont souffert pour lui, triompheront avec lui »? Or, le premier exemple de ceux qui ont souffert pour le Christ est justement St Etienne.
- Les autels latéraux

A gauche, un saint Joseph assez original. En effet, il n’est pas d’usage en Orient – contrairement à l’Occident – de représenter en artisan l’époux de Marie. Ses attributs ordinaires sont la fleur de lys, symbole de la chasteté, ou les deux colombes offertes lors de la cérémonie de rachat au temple (Lc 2: 24). Ici, son bras gauche porte l’enfant Jésus et il tient dans la main droite, à la fois une fleur de lys et une scie!

A droite, la représentation de Daniel est assez traditionnelle. Il est assis, nu, au milieu des lions. L’avant-bras gauche est horizontal et la main, paume vers le haut. La droite est levée dans le geste de l’orant. A gauche, une main venant du ciel et accompagnée de rayons lui tend un récipient.
La Bible nous raconte deux séjours de Daniel dans la fosse aux lions. Dans le premier récit (Dn 6), le prophète n’y passe qu’une nuit, mais dans le second (Dn 14), il y reste six jours. Un ange vient alors trouver le prophète Habacuc et l’envoie lui porter à manger. Comme celui-ci montre peu d’enthousiasme, l’ange le saisit par les cheveux et le transporte à Babylone où il le dépose près de la fosse! C’est donc normalement Habacuc qui nourrit Daniel, mais ici, la main vient du ciel et est accompagnée de rayons, c’est donc celle de Dieu.
Au-dessous, est écrite une phrase en karchouni: « Indulgence plénière et perpétuelle, à la messe célébrée sur l’autel de saint Daniel le prophète, et offerte à l’intention du défunt ». Ceci rejoint une tradition selon laquelle St Daniel est invoqué en faveur des morts.
- Diverses décorations
Les faux-piliers sont ornés de peintures inachevées de période indéterminée. On remarque deux éléments figuratifs: un personnage chargé d’offrandes de fruits et un ange muni d’un encensoir.
Au plafond, on trouve quelques restes de rosaces.

Au sommet d’une arcade, les travaux de restauration effectués en 2017 et 2018 ont fait apparaître un visage entouré de deux colombes tenant une petite branche dans leur bec. Les longs cheveux enveloppent les deux épaules, les yeux sont ronds et agrandis. Le personnage semble plutôt féminin.

A l’entrée Sud-ouest de l’église, un bénitier est également entouré de deux colombes s’abreuvant à l’eau bénite (les deux têtes ont disparu). Or, une superposition à l’aide d’un logiciel de traitement d’image montre que les oiseaux sont identiques à ceux de l’arcade.
On considère généralement que l’église a été bâtie au XIIème siècle et que les décorations des arcades dateraient de cette époque. Il semble cependant qu’elles soient plus tardives. En effet, les arcades sont constituées de pierres de deux sortes, alternativement claires et sombres. Or la décoration est faite de fausses pierres bicolores. Il paraît illogique d’avoir, aussitôt le gros œuvre achevé, recouvert de vraies pierres d’un décor de fausses pierres. Il est vraisemblable qu’il s’est écoulé un certain temps entre les deux.
[1] Que l’on appelle souvent, à tort, « fresques ». En effet, une fresque est exécutée sur un enduit frais. Ainsi, les pigments y pénètrent et la peinture et l’enduit travaillent ensemble à l’humidité et à la sécheresse, ce qui n’est malheureusement pas le cas ici. L’eau suintant de la voûte rocheuse s’est accumulée en bas et a décollé la peinture.
[2] Et non la « Dormition » comme il est écrit dans de nombreux guides.
[3] La représentation du soleil et de la lune sur des fresques ou des icônes peut avoir plusieurs significations. Dans le livre de la Genèse, ;e soleil est associé au jour, et la lune, à la nuit. Leur présence simultanée peut symboliser l’éternité.
[4] Karchouni: arabe écrit en caractères syriaques
[5] « O Sainte Mère de Dieu, brebis immaculée, qui avez enfanté votre agneau, le Christ, Verbe incarné en vous » (St Epiphane)
Prière à Notre-Dame de Qannoubine
Quand le fardeau se fait trop lourd pour moi
Que mon sac pèse trop sur mes épaules,
Alors, je prends mon bâton et viens vers Toi
Notre-Dame de Qannoubine,
Notre-Dame du Liban,
Notre-Dame de partout,
Notre Mère!
Voici, jetés à Tes pieds toute ma misère,
Toutes mes faiblesses, mes soucis
Et les peines de ceux que j’aime aussi.
Je ne Te demande pas de m’en décharger
Et s’il m’arrivait un jour, à bout de forces, de T’en prier,
S’il Te plaît, ce jour-là, ne m’écoute pas:
il me faut bien accomplir ma tâche sur cette Terre
et l’inutilité me serait un fardeau bien plus lourd encore.
Je viens seulement quêter de Toi
Ce sourire de tendresse,
Cette main sur mon épaule
Cette voix qui me murmure au coeur:
« Courage mon enfant! »
Alors, je rechargerai sur mon dos mon sac.
Rien n’y manquera,
Mais il me semblera plus léger.
Et je repartirai joyeux,
Te sachant à mes côtés
Obtiens-moi seulement, je T’en prie,
Un peu plus de courage
Un peu plus de force
Et surtout, un peu plus de Foi.
Amen!
